La Poste, Kafka et moi
Je déteste faire des courriers administratifs, je hais déposer des réclamations, je n’ai aucun plaisir à devoir renvoyer des gravures arrivées en piètre état malgré le taux de recommandation, j’exècre perdre un temps fou avec vos conneries, je vomis d’avoir à raconter comment vous me faites tourner en bourrique. Aucun plaisir.
J’ai envoyé y’a quelques temps, une linogravure en recommandé R2. Le recommandé, c’est pour m’assurer qu’il soit remis en main propre et avoir un dédommagement en cas de détérioration, parce qu’une gravure reste unique, malgré le tirage en plusieurs exemplaires. Chacune d’elle est signée, numérotée, présente ses propres particularités, est irremplaçable. De plus certaines d’elles ne peuvent pas être retirées. Bref, on comprend la valeur qu’elle peut avoir, au delà de sa valeur marchande, je vous fais pas un dessin (haha hoho). J’ai potassé à fond mes CGV de la poste, je sais comment envoyer mes gravures, emballées soigneusement, en lettre recommandée puisque le paquet ne fait pas plus que L+l+h=100cm (oui oui on vous dit n’importe quoi à la poste, pour pouvoir vous vendre du colissimo en lieu et place de la lettre). Bref, je suis en béton question services postaux, au point où les guichetiers de mon bureau me demandent parfois des conseils sur comment envoyer mes propres colis.
La linogravure arrive pliée et déchirée. Ça arrive, je peux comprendre, et c’est bien pour ça que je recommande mes envois. Donc je dépose une réclamation auprès de la poste, comme il se doit, avec preuve de dépôt et photos du paquet que ma cliente m’avait envoyées, pour obtenir le dédommagement attendu dans ce cas. La poste me redemande une copie de mon justificatif de dépôt sous prétexte qu’il était illisible. (c’était un scan, imprimé, vous pensez bien que je sais régler les contrastes pour rendre un document lisible, bordel). Bref, je renvoie en précisant tout de même au centre de réclamation qu’il se foutent un petit peu de ma gueule et que ça commence à se voir un peu trop, mais encore de façon légère et détachée, genre haha vous êtes mignons, ça va pour cette fois.
Suite à ça, ma cliente me raconte qu’à sa visite à la poste, la guichetière était au téléphone, justement, avec le centre de réclamation, au sujet de notre petite histoire. Coup de bol j’ai envie de dire. La guichetière lui demande donc de confirmer les dégâts, ce que ma cliente fait, donc voilà, le service réclamations est donc informé qu’il y a bien eu détérioration, et je suis aussi au courant. En gros tout le monde est au courant, quoi.
C’est là que ça devient drôle : quelques jours plus tard je reçois un courrier des réclamations où je peux lire :

Bah voyons, prends moi pour une conne ! On se renseigne avec ma cliente (que je remercie très chaleureusement pour avoir obtenu des renseignements que je n’ai jamais réussi à avoir), et elle m’apprend qu’on ne peut constater un dégât à réception, puisque ce sont les centres de tri qui sont censés mettre un papillon sur les colis détériorés, et que les facteurs n’ont aucun formulaire pour constater ce genre de choses (on y reviendra). De plus, les CGV stipulent clairement qu’on a 1 an pour déposer une réclamation pour un envoi. Donc bon, he.
Pas de bol pour eux, ma cliente m’envoie une copie du fax reçu par son bureau de poste, avec les annotations de la guichetière qui précise bien que la détérioration a été constatée par la cliente elle-même. Je joins un courrier de ma cliente, plus le fax, plus une lettre où je demande en gros si ils me prendraient pas un peu pour une truffe.
J’en suis là aujourd’hui, et alors que je m’apprête à envoyer mon courrier au centre de réclamations, qu’est-ce que je reçois ?

Imaginez un peu mon état de nerfs, quand je découvre ça.
Le facteur m’a déjà passablement agacée en sonnant 25 fois en moins de 10 secondes, puisqu’il faudrait être en faction devant la porte pour ne pas que mossieur attende 20 trèèèèès looooongues secondes le temps que je descende un seul étage, et au pas de course en plus. Alors quand je vois ce truc posé par terre (dans la bouillasse, il fait un temps de merde, merci au passage), je lui demande “c’est quoi ÇA ?” Il me répond, La Palice, qu’il s’agit d’un colis.
Il ne comprend pas ce qui cloche. Je lui montrerais un chien à 12 pattes ou un rat volant qu’il aurait la même réaction et ne comprendrait pas plus ma consternation. Bref, je fais l’innocente et je demande la formulaire de constatation de détérioration, tout comme on m’a dit au centre des réclamations où on aime beaucoup prendre les vessies pour des lanternes.
Haha ! à toi d’être consterné, le facteur ! bah oui, ma cocotte, parce que ça n’existe pas, me bredouille-t-il, d’un coup beaucoup moins sûr de lui que quand il jouait à mario sur ma sonnette. Je résume : les centres de tri ne mettent pas les papillons sur les colis détériorés comme ils le devraient, la bonne foi du client (et non plus usager) n’a aucune valeur, le facteur ne peut pas constater un colis arrivé en mauvais état, et le destinataire compte pour du beurre. À l’expéditeur, on dit que c’est au destinataire de déposer une réclamation, et au destinataire, on dit que c’est à l’expéditeur. Entre les deux : Kafka. Numéro de réclamation injoignable, mauvaise foi évidente du service réclamation, renvoi de responsabilité d’un service à l’autre sans communication entre eux, normes d’envoi des colis à la con qui apparaissent comme par magie, non respect flagrant de leurs propres CGV. Je me répète, mais : quand on veut abattre le chien, on l’accuse d’avoir la rage. Rendez nous notre service public. Sans la poste, je n’ai plus de revenus, zéro, nada, peanuts, je mets la clé sous la porte, et je me cherche un pont douillet. Alors forcément, j’ai de moins en moins envie de rire.